SÉRIE 3 – Fontaine-l’Abbé

Un trajet en bus scolaire avec les collégiens de Fontaine-l’Abbé

C'est l'histoire d'une réalité de la ruralité, celle de voir embarquer, du lundi au vendredi, dans des cars entiers toute une jeunesse en devenir sur les routes de France et de Normandie. Embarquement, ce mercredi 24 juin 2026, dans les bus scolaires de la Région Normandie qui amènent, jour après jour, les jeunes de Fontaine-l'Abbé dans leur collège Marie Curie de Bernay.

C’est l’histoire d’un récit qui ne se passe pas tout à fait comme prévu… Et le récit aussi d’une réalité pour tous les collégiens et lycéens des petits villages de campagne qui, matin et soir, embarquent dans des bus pour se rendre dans leur établissement scolaire. Un collège, un lycée. Une histoire banale des zones rurales qui se répètent, jour après jour, depuis des décennies à bas bruit. « Enfant, notre père le prenait déjà pour se rendre à son ancien collège de Bernay », assurent Valentin et Florian, les frères jumeaux collégiens de Fontaine-l’Abbé. Une à deux heures par jour de leurs vies presque entre parenthèse, entre l’école et la maison. Où le temps ne passe pas ici comme ailleurs. Où les mêmes paysages défilent. Où se nouent des amitiés au gré des mêmes places prises, à l’avant ou à l’arrière du bus, et des arrêts sur les circuits de ramassage.

Un bus scolaire roulant sur les routes de campagne, c’est aussi l’histoire d’une transition écologique prise avant même que le mot lui-même existe. L’histoire d’un mode de transport collectif, qui évite que chaque famille amène individuellement sa progéniture dans sa voiture. L’histoire d’une réalité de la ruralité, celle de voir embarquer, du lundi au vendredi, dans des cars entiers toute une jeunesse en devenir sur les routes de France et de Normandie. 

L’arrêt Dame Blanche à 7h du matin ce mercredi 24 juin 2026 en attendant le bus scolaire de Fontaine-l’Abbé en direction des collèges et lycées de Bernay © Récit en Série – Isabelle Desprez.

Ce mercredi 24 juin 2025, lever 6 heures, après une petite nuit de sommeil sous les 35°C d’une nouvelle canicule qui étouffe tout l’hexagone. Direction l’arrêt de bus Dame Blanche sur la route de Serquigny. Quatre ou cinq cars se suivent en file indienne. Je dois prendre le bus 2117 de Xavier, le chauffeur d’un des bus scolaires Kéolis Seine Normandie, financés par la Région Normandie, qui s’arrête à mon geste de la main. Problème : ce n’est pas le bon bus scolaire, il ne va pas au bon collège. « Le collège de secteur pour tous les élèves de Fontaine-l’Abbé, c’est le collège Marie Curie de Bernay », m’indiqueront plus tard Florian et Valentin, les deux collégiens fontenoifs. Il y a bien quelques élèves dans le car, mais aucun de Fontaine-l’Abbé. Par chance : les bus se donnent rendez-vous près du lycée professionnel Clément Ader de Bernay, rue des Ménages, pour le départ des navettes. « Cela évite qu’il y ait trop de bus qui circulent dans les rues de la ville aux mêmes heures », expliquent les chauffeurs et chauffeuses réunis à l’arrêt.

Leurs sacs Eatspak sur le dos, les élèves descendent de leurs bus respectifs pour monter dans la navette qui se rend bien, cette fois-ci, au collège Marie Curie de Bernay. Dans le car, une dizaine de collégiens et collégiennes, musique dans les oreilles, seulement. On est à quelques jours du Diplôme National du Brevet qui aura lieu vendredi 26, lundi 29 et mardi 30 juin 2026, de la fin d’année scolaire et en pleines chaleurs caniculaires avec nombre d’écoles fermées. Autant dire que les effectifs se sont réduits comme peau de chagrin. Pas de chance : toujours pas d’élèves fontenoifs et fontenoives. Par chance : Zoé, 15 ans, me parle de sa copine Désirée qui prend le bus scolaire à Fontaine-l’Abbé, une semaine sur deux, quand elle est chez son père. 7h40, collège Marie Curie, terminus, tout le monde descend. Les cours commencent à 8h.

Maintenant que je suis bloquée à Bernay, je pars me poser dans un café avant de revenir à 11h30 au collège Marie Curie. La côte pour rejoindre le centre-ville en descente à l’aller sera moins sympathique en montée au retour. On se croirait dans Pékin Express, le problème des langues en moins.

De 6h57 à 7h40, un long trajet en car de l’arrêt de Fontaine au collège de Bernay !

De retour au collège, grâce à sa copine Zoé, j’arrive à discuter avec Désirée, 15 ans, élève de 3e : « Je prends le bus 2022 à Fontaine-l’Abbé, une semaine sur deux, quand je suis chez mon père. Le matin, c’est 6h57 pour une arrivée au collège à 7h40. C’est un peu long, surtout quand on sait qu’en voiture, il y en a pour 15 minutes à peine. Mais ça passe… C’est une pause entre le collège et les devoirs à la maison : j’écoute de la musique, je pense, je rêvasse. Je suis beaucoup sur mon téléphone, mais bon, ou je parle avec ma copine Léna. Dans le bus, il y en a toujours qui font un peu les idiots, mais je ne les écoute pas. Le plus embêtant pour moi, c’est le lundi soir, parce que je suis hyperchargée : je dois reprendre tous mes sacs avec mes affaires pour me rendre soit chez ma mère, soit chez mon père. L’an prochain, au lycée Augustin Fresnel, il se peut que je sois à l’internat pour éviter ça. Et moi, ça me va aussi, même si je vois moins ma famille… » L’internat, une autre réalité essentiellement vécue par de nombreux jeunes ruraux qui se trouvent trop éloignés de leur lycée de secteur.    

D’abord une navette à 12h30, puis le bus 2022 pour rentrer chez soi à 13h20

12h, les cours sont finis pour aujourd’hui. Zoé et Désirée m’indiquent Valentin et Florian, deux jumeaux de 13 ans, élèves en 4e et habitants de Fontaine-l’Abbé. Sur le parvis de Marie Curie, les deux frères attendent la navette 2133 qui les mènera au Parc des Expositions de Bernay cette fois. Pour les reconnaître ? « C’est simple : Valentin porte un T-Shirt vert avec un « v » et moi Florian, je joue de la guitare avec un « r ». » Le moyen mnémotechnique de Florian m’aide. Valentin poursuit : « On habite Fontaine, en haut de la côte, dans la rue des Chênes. Nos grands-parents aussi, mais sur l’autre coteau. On a été à l’école communale et c’était vraiment trop bien. Maintenant, on prend le bus 2022 à 6h57 le matin pour arriver au collège à 7h30-40 selon les navettes, et repartir à 17h25 pour rentrer chez nous à 17h45. Le matin, on a 5 arrêts et, le soir, 3. »

Les deux frères collégiens de Fontaine-l’Abbé montent dans leur bus scolaire au parc des Expositions © Récit en Série – Isabelle Desprez.

12h30. La navette arrive. Tony le chauffeur a ouvert une petite fenêtre sur deux pour faire circuler l’air à l’intérieur. Arrivés au Parc des Expos, les deux frères disent au revoir et filent tout au fond du bus Kéolis Seine Normandie de Fabienne, comme tous les mercredis. « C’est vrai que c’est un long, mais on fait avec ! On le voit plus comme une pause pour se déconnecter un peu », philosophent-ils. « Une fois, il y a eu un mouton sur la route qui nous a retardé de 5 minutes, c’était drôle « , se souvient Florian, qui a deux « biquettes » chez lui et qui envie un peu son jumeau Valentin à cause du portable obtenu pour son séjour Erasmus+.

Florian et Valentin à leurs places habituelles au fond du bus 2022 © Récit en Série – I.D.

La conductrice du car, Fabienne, fait passer un brumisateur aux 4 collégiens du bus pour les rafraichir. « C’est intenable par ces chaleurs extrêmes ! Les jeunes sont un peu plus bruyants en début d’année, mais ils ne sont pas méchants », affirme la chauffeuse qui garde son bus « en déposté », en dépôt chez elle. Habituellement, 9 collégiennes et collégiens montent dans son bus à Fontaine-l’Abbé : 6 quand il y a Désirée à l’arrêt sur la côte près de chez Valentin et Florian, et 3 à l’arrêt de l’église dans le bourg.

Les deux adolescents apprécient vraiment la vie à Fontaine-l’Abbé : aller à la pêche, faire du vélo pour aller chez les grands-parents et chez les copains, la bonne entente avec les voisins, leurs chèvres, les bottes de foin et la vie au grand air dans ces grands espaces… Depuis leur collège, ils passent même souvent voir leurs arrières-grands-parents à l’EHPAD Bernay (Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) d’à-côté.

13h20, Valentin et Florian descendent à leur arrêt. Après le collège, Valentin ira au lycée Augustin Fresnel – il veut devenir kiné –, et Florian sera déjà au lycée professionnel Clément Ader l’an prochain – probablement pour être chaudronnier. De nombreux autres trajets en bus scolaires en perspective…

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