SÉRIE 3 – Fontaine-l’Abbé

Le lin : un savoir-faire normand, transmis de génération en génération chez les Descamps

Dans la famille Descamps, on est liniculteur sur 5 générations. Sur leurs terres normandes, le fils François a pris la relève de son père Joël en perpétuant la culture du lin. Rendez-vous en terres connues fontenoives, ce lundi 22 juin 2026, pour en savoir plus sur ce savoir-faire typiquement normand.

François Descamps, le fils, aux côtés de sa fille Ysaline et de son père Joël, sur leur champ de lin de Fontaine-l’Abbé © Récit en Série – Isabelle Desprez.

Dans la famille Descamps, je demande le grand-père Joël 71 ans, le fils François 43 ans et la petite-fille Ysaline 13 ans… De père en fils, puis bientôt de père en fille, dans la famille Descamps, on est liniculteurs de génération en génération. Sans oublier sa femme Pauline, exploitante agricole aussi. « Mes grands-parents et mes parents cultivaient déjà cette plante textile qu’est le lin », se souvient Joël, le grand-père qui a cédé son exploitation à son fils François en 2020. Marie-Françoise, sa mère, confirme l’intérêt de son fils depuis tout petit pour le métier : « Qu’il reprenne l’exploitation agricole familiale, c’était plus qu’une évidence. Tout petit déjà, il ne vivait et ne pensait qu’aux tracteurs. Il en dessinait même à l’école », se remémore-t-elle.

Plus tard, François Descamps a logiquement passé son Bac Pro Agricole et son BTSA (Brevet de Technicien Supérieur Agricole), et s’est formé au métier auprès d’autres liniculteurs. Sa fille Ysaline, 13 ans, est tout aussi affirmative que son papa au même âge, elle aussi veut en faire son métier :« J’aime être tout le temps dehors, que ça bouge et conduire le tracteur dans les champs pour ramasser les bottes. » Chez le Descamps, le savoir-faire du lin des terres normandes se transmet depuis 5 générations. Pour des raisons de climat tempéré dans des terres à l’influence océanique, le lin – qui ne pousse pas à plus de 25°C– est principalement cultivé en Normandie, dans le Nord de la France, en Belgique et aux Pays-Bas.

Dans le champ de Fontaine-l’Abbé de François Descamps, l’arracheuse de la Cuma du Relais arrache les plants de lin à la racine © Récit en Série – I.D.

Juste avant le panneau de Corneville-la-Fourquetière, commune limitrophe sur laquelle se trouve l’exploitation familiale historique, le lin est en train d’être arraché dans l’un des champs cultivés sur Fontaine-l’Abbé. « À cause du changement climatique et du stress hydrique – de la pénurie d’eau quoi –, on ne fait plus de lin de printemps, explique le liniculteur, qui cultive 60 hectares de cette plante textile sur ses terres. On est passés au lin d’hiver : il pousse sur des terres plus légères et plus caillouteuses, et il a besoin de moins d’eau. Le seul risque, c’est le gel en dessous des -10°C l’hiver. On le sème en octobre et on l’arrache en ce moment, à la mi-juin, quand les feuilles sont aux 2/3 ou 3/4 tombées. »

Le liniculteur normand François Descamps mesure la longueur de ses tiges de lin fraîchement arrachées © Récit en Série – Isabelle Desprez.

Dans le champ de Fontaine-l’Abbé, le lin est vert et doré. Sa tige reste encore verte avec des petites boules de graines de lin dorées au sommet. Juste avant, fin-mai début juin, durant une période très courte, les lins sont en fleurs. Les champs se parent alors en bleu-vert avec des petites fleurs mauves qui fanent très vite. Du semis à l’arrachage, l’agriculteur accompagne quotidiennement ses plants de lins. « On connaît parfaitement nos terres grâce aux cartes de rendement que j’établis au GPS. Ainsi, on peut désherber les mauvaises herbes – sinon notre fibre est déclassée – ou traiter contre la maladie d’un champignon de manière raisonnée… et si nécessaire ! Cela ne sert à rien d’en mettre tant et tant, le lin ne poussera pas plus. On ne fait pas n’importe quoi. Mais on ne va pas se mentir, on ne peut pas produire du lin bio pour l’industrie textile actuelle. Une seule liniculture en France peut se le permettre en produisant pour la haute-couture. »

Et c’est un peu toute la contradiction de la filière actuelle de cette plante textile : des liniculteurs de la Coopérative Terres de lin produisent avec leur savoir-faire de la fibre naturelle de lin en terres normandes, pour l’envoyer à l’autre bout de la planète dans les usines textiles de Chine ou d’Inde, afin que l’on puisse s’acheter en retour des vêtements et tissus en lin ou en fibres mélangées à pas chers. « Cela se faisait localement avant, à l’époque de mes grands-parents, quand il y avait encore des usines textiles dans le nord de la France et en Belgique », se rappelle Joël. Et François le liniculteur d’ajouter : « Après, le lin reste une fibre naturelle plus économe en eau et en énergie que le coton. »

Les étapes de la culture du lin : des semis à l’arrachage des tiges, du rouissage des fibres à l’enroulage des filasses

La famille se rend dans le champ de lin d’à-côté en terres fontenoives. Les étapes de la culture du lin sont ainsi rythmées : le semis, la floraison, l’arrachage des tiges, l’écapsulage des graines, le rouissage des fibres, et l’enroulage des filasses. Le lin d’hiver vient d’être arraché ce vendredi 19 juin 2026. « L’arracheuse de la Cuma du Relais, qui suit précisément les rangs au GPS, vient pincer et tirer les tiges, et même arracher les racines par 2 rangées », explique François Descamps. « Et vous voyez ici les racines, complète Joël en extrayant des tiges des doubles nappes redéposées au sol. Le lin n’est pas coupé parce que la fibre court des racines au haut de la tige. » 

Dans le champ, les nappes de bonne épaisseur et de bonne longueur ont encore besoin de sécher avant le rouissage des fibres. « Les tiges ont une belle longueur de 8 à 10 mains, recompte le liniculteur en joignant le geste à la parole. Pour bien sécher, les nappes ont besoin d’une alternance soleil-pluie. Elles bénéficient aussi de l’hygrométrie de nos sols froids et humides. En fonction de la météo, on attend donc le temps qu’il faut avant de les retourner… »

De haut en bas : les nappes encore vertes, les racines des tiges, les fibres à l’intérieur des tiges, les boules et les graines de lin. © Récit en Série – Isabelle Desprez.

En juillet-août, l’agriculteur passera ses machines à retourner les nappes de lin et à écapsuler les boules de graines. « Il y a environ 10 petites graines par boule qui nous serviront ensuite de semences », poursuit le liniculteur. Viendra ensuite le rouissage, autrement-dit la macération que l’on fait subir aux plantes textiles telles que le lin pour faciliter l’extraction et la séparation de la fibre des tiges.

Et c’est seulement fin août début septembre que l’agriculteur pourra enfin enrouler avec précaution comme un escargot les nappes de fibres de lin avec de la ficelle pour en faire des rouleaux de filasse. Balles qui seront stockées 1 an à 18 mois dans ses hangars. « À la fin, la fibre de lin doit être fine, résistante, d’une couleur blond-bleu et de belle longueur pour être facile à tisser. Dans les tissus, pour des question de traçabilité, on pourra même suivre les filasses de nos terres normandes par lots. »

Des pommes à cidre et à Calvados, l’autre savoir-faire normand

Dernière chose à savoir sur la culture du lin : le liniculteur pratique la rotation des cultures. « On ne refait du lin sur une même terre que tous les 5-6 ans, ajoute-t-il. On ne pratique plus la monoculture pour éviter les maladies et pour faire tourner nos sols. »

En plus du lin et des céréales (blé, orge, colza), l’agriculteur François Descamps cultive aussi 13 hectares de vergers de pommes. Logique, on est en Normandie. Des variétés très spécifiques : des petites jaunes acidulées pour les jus et les concentrés, et des pommes AOC (Judor, Frequin rouge et Kermerrien) à cidre et à Calvados, l’eau-de-vie de Normandie. Un autre savoir-faire agricole typiquement normand.

Les prochains récits de la série

Vous aimez cette série ? Alors, ne ratez surtout pas les prochains récits…
S3R1 8 juin 2026

Résidence de journalisme de territoire : premières visites, premières rencontres à Fontaine-l’Abbé

Ce lundi 8 juin 2026 est le tout premier jour de la résidence de journalisme de territoire à Fontaine-l’Abbé. Récit de ma journée découverte de ce petit village du département de l’Eure (27) de 574 habitants.

S3R2 9 juin 2026

Un nouveau parcours de géocaching créé par les deux volontaires ruraux

Depuis avril jusqu’en octobre 2026, à raison de trois jours par semaine, Sarah Lewczuk et Clément Simon, les deux volontaires ruraux de l’association InSite, effectuent leur service civique à Fontaine-l’Abbé. Ce mardi 9 juin 2026, ils nous font découvrir deux de leurs projets autour de la biodiversité : une randonnée de géocaching et une balade commentée dans l’espace boisé du tiers-lieu. 

S3R3 10 juin 2026

Maximiano Atria défriche l’histoire de la friche industrielle

Depuis 2024, dans le cadre du Programme national de Numérisation et de Valorisation (PNV) de la DRAC de Normandie, l’architecte-historien Maximiano Atria passe tous ses jeudis à reconstruire les archives de l’histoire industrielle de la friche qui abrite aujourd’hui le tiers-lieu Les Nouvelles Coordonnées. Récit audio et photos de tout ce riche passé industriel de Fontaine-l’Abbé.